Un mariage Franco-coréen très touchant

J’ai rencontré Alex il y a environ deux ans. Son PVT finissant, il cherchait désespérément un travail qui lui permette de rester en Corée. Aujourd’hui, je le retrouvai pour dîner afin qu’il me raconte l’histoire de son mariage franco-coréen.

« Je crois que j’ai passé les moments les plus difficiles de ma vie, ces dernières semaines. » me dit-il. Il venait tout juste de se marier avec sa bien-aimée et il semblait à la fois exténué et soulagé. En tous cas, il avait vraiment l’air heureux.

Après le Bac, Alex avait tenté de faire médecine mais il n‘avait pas du tout accroché et avait donc abandonné au bout de trois mois. À ce moment-là, s’il ne savait que faire encore de sa vie, il avait cependant, une grande passion, c’était le kendo. Il s’était dit qu’il fallait apprendre le japonais et s’était donc inscrit à l’Inalco.

Inalco

À la fin de la première année, en 2011, il a voulu faire un voyage au Japon mais la catastrophe nucléaire de Fukushima en avait décidé autrement. Ce fut un mal pour un bien car des amis coréens lui proposèrent de venir leur rendre visite en Corée. Malgré le fait qu’il ne parlait pas un mot de coréen, il passa trois semaines incroyables au pays du matin calme. En rentrant, il abandonna le japonais pour se mettre au coréen à l’Inalco.  

Deux mois plus tard, il fit la rencontre de Mihwa pour la première fois. Elle était venue en France dans le cadre du Programme Vacances Travail en tant que jeune fille au pair et pour apprendre le français. Elle n’étudiait pas à l’Inalco mais elle y était tout simplement venue accrocher une annonce pour donner des cours de coréen. Dans les couloirs, elle rencontra des amis d’Alex qui l’invitèrent à se joindre à eux pour déjeuner à la cantine. Ce fut la première rencontre et, comme on dit, ce fut  le coup de foudre pour Alex. Mais il ne lui avait pas tout de suite avoué ce qu’il ressentait. Ce n’est qu’après deux ou trois rencontres qu’ils commencèrent à sortir ensemble. Un an devait s’écouler avant qu’ils ne vivent ensemble à Paris.

« Malheureusement, il y avait un truc de gênant. Je l’avais déjà présentée à mes parents qui l’avaient accueillie à bras ouverts mais, de son côté, elle n’en avait pas touché un seul mot à ses parents originaires d’une petite ville, très conservateurs. Je n’étais qu’un ami à leurs yeux.

Chaque fois que je venais en Corée, j’allais même chez eux mais toujours en tant qu’ami. Cela a duré six ans. La raison pour laquelle, ils ne voyaient pas plus que de l’amitié entre nous deux, c’était parce qu’elle avait quatre ans de plus que moi. Dans la culture coréenne, quatre ans d’écart dans ce sens, c’est énorme et, en général, on ne peut pas voir de la romance dans cette relation. Ils ne s’en doutaient vraiment pas.

De notre côté, nous n’avions rien dit parce que, financièrement, nous n’étions pas autonomes. Ça, c’est très important. Ils auraient pu, par exemple, couper les vivres à Mihwa lorsqu’elle vivait en France et elle aurait peut-être été obligée de rentrer en Corée. Ils auraient bien pu mettre un terme à notre relation à distance. Nous avons préféré attendre jusqu’au dernier moment. »

Durant 5 ans, ils vécurent donc en France sans toujours révéler leur relation aux parents de Mihwa. Ils ont donc vécu pendant 5 ans en France. Mihwa a étudié le français à la Sorbonne puis elle a été acceptée à Assas en Master Droit international. Malheureusement, elle rata son examen. À la recherche d’un travail, elle a eu un problème par rapport au visa et a dû retourner en Corée.

« Nous sommes restés séparés pendant un an, le temps pour moi de terminer mon Master. Puis j’ai pris la décision de venir en Corée en PVT pour la retrouver. Pendant une année, j’en ai bavé pour trouver un travail. Mais, heureusement, j’en ai trouvé un juste à la fin de mon PVT, ce qui pouvait me permettre de garder la tête haute face à ses parents financièrement parlant. C’est là que les choses se sont gâtées… J’avais un travail et elle aussi. Il était temps de leur annoncer… » 

Alex et Mihwa se sont rendus à Geoje, la ville des parents de Mihwa pour leur parler de leur relation.

« J’avais une pression incroyable. En arrivant devant chez eux, Mihwa me dit devant la porte : Alex, je vais y aller en premier. Si nous rentrons ensemble, je ne sais pas ce qui peut se passer. Je te tiendrai au courant par téléphone.

Et là, zone d’ombre, je ne sais pas ce qu’ils se sont dit. En tous cas, le résultat a été que je n’avais pas le droit de rentrer, de voir ses parents ni même de leur parler : Alex, ce soir, tu dors dehors… 

Ce soir-là, avec mes bagages, je me suis promené toute la soirée. Je suis allé au PC Bang et je me suis trouvé à manger un barbecue tout seul. Le plus triste dans tout ça, c’est que lorsque tu manges un barbecue coréen, tu es censé commander pour deux personnes ! » dit-il en riant.

« Puis j’ai fini la soirée un peu bourré et à dormir seul dans un Jjimjilbang.

Le lendemain, j’ai revu Mihwa qui m’a expliqué que ses parents étaient fous de rage. Avant, il n’y avait pas eu de problèmes puisque nous étions seulement des amis à leurs yeux. Mais cette fois-ci, ils étaient contre notre relation.

Nous sommes revenus à Séoul mais, finalement, nous sommes repartis chez ses parents. Nous étions vraiment déterminés à les convaincre malgré la peur qui nous prenait. Cette fois, ils m’ont laissé rentrer mais je n’ai pas bougé du canapé pendant toute une journée. Je suis resté assis à attendre. Ils ont crié après moi, m’ont reproché de leur avoir menti. Ils se sont acharnés, toutes les insultes y sont passées.

Ce moment fut un tournant important car je l’ai joué de façon intelligente. Plutôt que de leur répondre, je l’ai fait à la coréenne. J’ai mis mon ego de côté, gardant le silence, disant que j’étais désolé. Je continuais de m’excuser, de me blâmer. À la coréenne, si on te dit que t’es con, t’es con. Tu ne réponds pas aux plus vieux. Même s’ils ont pu être très blessants, je gardai la tête froide, attendant que l’orage passe. »

Toutes les deux semaines pendant deux mois, Alex et Mihwa sont retournés à Geoje pour les convaincre.

« Entre deux crises, ils me posaient des questions sur le mariage. Au fond d’eux, ils commençaient à assimiler l’idée qu’on allait se marier.

Lentement, nous avons entamé la phase de pré-négociation en vue d’un mariage. Que font tes parents comme travail ? Quel est le patrimoine de tes parents ? C’est quoi ton métier ? Quand et comment comptes-tu acheter ta maison ? 

Sur cette dernière question, je leur ai proposé d’avoir recours à un prêt comme nous le faisons en France. Mais ils étaient catégoriques : IL EN EST HORS DE QUESTION !!! Tes parents vont acheter une maison ici à Séoul!! 

Je compte retourner vivre en France plus tard où la qualité de l’air est meilleure, et j’ai aussi envie que mes enfants y grandissent. Je n’ai donc pas l’intention d’investir énormément en Corée. Pour ces raisons-là, nous avons encore décidé de mentir. J’ai dit que mes parents allaient m’acheter un appartement à Paris.

Ensuite, nous avons commencé la négociation de la bague : la mère de Mihwa voulait absolument que sa fille ait une bague en diamant. De mon côté, je n’avais nullement envie qu’elle se fasse agresser à Paris à cause de ça. Je suis donc resté ferme pour la bague, je ne voulais pas de diamant. »

« Mes parents aiment énormément Mihwa et la considèrent comme leur fille. Je me demande même parfois si mes parents ne l’aiment pas plus que moi… Mes parents ont donc accepté de mentir pour moi, pour la réussite de notre couple. Quoi qu’il arrive, ils étaient prêts à tout pour que le mariage se fasse. Si ce n’était cette condition, il n’y aurait pas eu de mariage. »

À partir de ce moment-là, ça a été l’organisation des fiançailles où les deux familles se sont rencontrées pour la première fois.

« Mes parents sont venus en Corée et, un soir, nous sommes allés tous ensemble dans un restaurant comme dans les dramas où on mange dans une salle privée. On était six à une table énorme avec un buffet.

Tout ce que j’avais pré-négocié fut remis sur le tapis. Ce furent probablement les trois jours les plus durs de ma vie.

Mihwa et moi faisions la traduction instantanément pendant que nous mangions. Les parents ne se connaissant pas, la conversation était difficile et ils n’avaient pas l’air très à l’aise. Puis, ils ont entamé les négociations. Les parents de Mihwa avaient besoin d’entendre que les miens pouvaient acheter l’appart.

Tout allait bien jusqu’à ce que la mère de Mihwa, qui avait abandonné l’idée de la bague, ait de nouveau insisté pour que sa fille en ait une : J’aime beaucoup ma fille et je veux que vous lui payez un diamant pour que je puisse la laisser partir. 

Mes parents m’ont demandé de traduire exactement : J’ai l’impression que vous voulez nous vendre votre fille. 

Sa mère a dit : QUOI? Je veux juste qu’elle ait une belle bague, c’est tout ! Alex, comment tu peux dire quelque chose comme ça ?? Elle me blâmait, moi, pour éviter de blesser mes parents. On savait très bien que c’était elle qui voulait le diamant.

Le restaurant ayant fermé, on a fini la soirée dans un café. Sa mère ne lâchait pas l’affaire : Mais c’est quoi votre réel sentiment ? Je ne vois vraiment pas ce que vous voulez faire. Vous ne voulez pas payer une bague à ma fille. Je ne vois pas une réelle volonté de votre part, de vrais sentiments. 

Alors là, c’était vraiment la goutte de trop. Je ne pouvais plus tenir, je me suis levé et j‘ai laissé ma colère exploser : Mais qu’est-ce que vous voulez de plus à la fin ?? Vous voulez que je crie dans la rue devant tout le monde ? Vous voulez vraiment que je dise à tout le monde que j’aime votre fille ? Je vais le dire ! » 

Mihwa assistait à la scène, impuissante, elle ne disait pas un mot. Elle n’essayait pas d’arranger les choses. Au fond d’elle, elle voulait dire ce qu’elle avait dans le cœur mais ne pouvant prendre position, elle était figée par la peur de tout perdre à cause d’elle.

« Je voulais vraiment leur montrer mes vrais sentiments en m’énervant de la sorte car paradoxalement, ils te disent qu’ils sont contre ce mariage et que tu n’as pas le droit de leur parler sur ce ton mais au fond d’eux, ils pensent : Ah, il en a dans le pantalon quand même ce petit… 

Mes parents, voyant que la situation dégénérait, m’ont intimé : Alex, tu sors du café. Ils avaient peur que je ne casse tout. Après avoir calmé les esprits, on a décidé de remettre la discussion au lendemain.

Pendant la nuit, Mihwa était complètement bouleversée. Le mariage avec l’homme qu’elle aime était menacé à cause d’une raison matérialiste bien stupide à ses yeux. Finalement, aux bord des larmes, elle décida de faire face à ses parents : J’ai vraiment tout fait pour vous convaincre, il n’y a aucune volonté chez vous. Si vous ne voulez pas que je me marie avec Alex, je vous dis au revoir ici…

À ces propos, ses parents n’ont pas eu d’autre choix : Ramène Alex. Et tout comme la première fois lorsque j’étais venu me confesser et où ils ont crié après moi, je me suis excusé. Mais au fond de moi, j’étais heureux car le cri que j’ai poussé a été entendu. »

Le lendemain, ils sont allés à Busan pour acheter le Hanbok pour le mariage. Les règles des cadeaux de mariage sont très complexes en Corée.

« Il y avait les cadeaux que ma famille offrait à sa famille et inversement, ce qui impliquait une énorme somme d’argent.

Chaque parent devait acheter un costard pour moi et pour ma famille. Les miens devaient acheter des Hanboks pour sa famille. Pour des raisons pratiques, chaque famille a décidé d’acheter ses propres costards. Et au lieu de donner les costards, on a échangé une certaine somme (ça ne sert effectivement à rien en soi mais c’est pour le geste). C’est très important pour eux, même si vous échangez à peu près la même somme. C’est l’histoire de passer un contrat. »

« Ensuite, ça a été les préparations pour la célébration du mariage, la célébration. Et ça, c’était encore autre chose. Il fallait passer par une entreprise gérant les cérémonies de mariage. Il y avait plein de choses à préparer comme la musique, le buffet, la salle, les invités, la logistique, etc.

En Corée, lorsque tu as un travail, tu dois inviter tes collègues. Le problème, c’était que le mariage devait se faire dans le sud. Or, tous nos collègues vivent à Séoul et de mon côté, nous n’attendions pas vraiment beaucoup de monde. »

Il faut savoir que le mariage coréen, au-delà de la célébration, c’est aussi un moyen de gagner de l’argent. Les Coréens qui, au cours de leur vie, ont assisté à des dizaines et des dizaines de mariages durant lesquels ils ont dû donner de l’argent, ils s’attendent à récupérer leur « investissement » lorsque c’est le tour de leurs enfants.

« À un mariage coréen, en moyenne les gens donnent 50,000 wons. Plus ils sont proches, plus ils ont des attentes. Par exemple, si tu te maries bientôt et que ton ami va se marier avant toi dans les prochains mois, tu vas lui donner beaucoup pour recevoir en retour plus tard.

Il y a des gens qui donnent 1 million de wons. Tu ne te fais pas d’argent sur les connaissances même s’ils sont invités. Tu te fais de l’argent sur les gens qui sont proches.

Je savais que, de mon côté, je n’allais jamais faire venir 200 personnes. J’avais peur car je n‘ai pas de réels amis en Corée. Pour Mihwa, c’était pareil. À un mois de la cérémonie, nous avons envoyé les invitations puis, ensuite, cela a été une véritable course… Il faut que ton foie tienne, car tu dois rencontrer les futurs invités potentiels pour boire avec eux afin de les convaincre de venir.

Au final, à la cérémonie, plus de gens que prévu sont venus. Nous avons reçu plus de 500 enveloppes et 300 invités. Habituellement, les invités du marié prennent place dans un côté de la salle et les invités de la mariée dans l’autre. Finalement, nous avons décidé de mélanger tout le monde et les membres de la famille de Mihwa se sont mis derrière mes parents et ma famille derrière ses parents. C’était marrant. »

« Depuis, je suis comme un fils à leurs yeux. Je suis vraiment accepté par sa famille et jusqu’à aujourd’hui, nous vivons encore heureux. Même si nous avons dû mentir aux parents de Mihwa, au final, le résultat est là et nous ne regrettons pas nos choix.

Je ne pense pas que tous les couples mixtes passent par la même chose, ça dépend de la famille. Si je ne parlais pas coréen, je n’aurais pas été traité comme un Coréen. C’est pour ça que j’ai réussi à me faire accepter par une famille conservatrice. Le fait de bien connaître la culture et la langue y a, bien sûr, énormément contribué. J’ai également beaucoup pris sur moi et fait beaucoup de concessions.

J’ai trouvé que dans cette culture il y avait beaucoup d’humiliation sans violence. On t’écrase mais sans te frapper. Le fait que je ne répondais pas et que je me taisais était calculé. Alors que dans le cas d’un Latin qui aurait le sang chaud, ça ne serait jamais passé.

Même entre deux familles coréennes, il peut y avoir une différence de culture. Il y a une culture de famille et une culture de pays. Par exemple, famille riche versus famille pauvre. Par chance, nous étions issus de la même classe sociale.

En France, ce qui compte le plus, c’est l’amour. Alors qu’ici, l’aspect financier semble prendre le dessus. Je te donne ma fille, est-ce que tu peux l’entretenir ?

Aussi, chez beaucoup de Coréens, passée la trentaine, ils se disent qu’ils doivent se marier et ils épousent la première personne qui leur paraît convenable, alors que notre mariage à nous, repose sur un profond amour… »

Merci à Alex pour le témoignage ainsi que Gaëlle et Fadéla pour m’avoir aidé à travailler sur cet article !


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5 commentaires

  1. Très intéressant ! Mon histoire avec ma femme coréenne est aussi assez extraordinaire, mais dans un autre style. Je pourrais te la raconter en MP.

  2. Super histoire ! Merci Jake … J’avais peur qu’il n’y est pas de happy end !! Je suis soulagée… J’espère qu’ils vont vivre heureux en France où en Corée ! ☺️

  3. Bonjour

    Belle histoire.
    D’origine vietnamienne, je peux vous dire que c’est pareil chez nous aussi. La situation et la réputation sont primordiaux aux yeux des asiatiques…

  4. Heureusement que tous les coréens ne sont pas comme ça. Etant moi aussi marié à une coréenne, mon expérience avec ma belle famille a été et est toujours extrêmement positive. Je ne pense pas que j’aurai eu la même patience qu’Alex dans une situation pareille.

  5. étonnant récit pour moi !
    Je suis aussi marié avec une Coréenne depuis 11 ans. Sa famille a toujours été vraiment très gentille et compréhensive avec moi. Nous vivons en France mais allons en Corée 1 mois par an environ.
    Nous avons décidé de partir vivre en Corée (Jeonju) avant la fin de l’année, ça se prépare…

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